
Marie connaît les mots du patois utilisés à la limite de la Bresse et du Jura.
Pour les faire revivre, nous racontons des histoires vécues (ou inventées) en les illustrant des dessins et d'aquarelles de François.
C'est savoureux comme une bonne grosse tarte aux pommes (poummes comme ils disent).
Traduction de Vouailla
La veillée.
Des effluves tabac - pain d'épices flottent dans la grande cuisine; le grand père fume la pipe en
commentant pour l'assemblée les nouvelles du journal régional.
De longs tentacules d'osier fouettent l'air. Le père de famille a taillé les
saules l'hiver dernier ; cet été il a fait tremper les branches d'osier pendant plusieurs
semaines, pour les assouplir, puis les a mises à sécher au soleil.
Ce soir il les tresse en mannes, utiles pour le ramassage des pommes de terre et le transport des bûches qui alimenteront la bonne grosse cuisinière.
Pas d'outils compliqués, son couteau, un poinçon et ...ses mains.
Le cliquetis vif de quatre aiguilles à tricoter. La grand mère, Mongris - chat tigré calé sur ses genoux, commence une paire de chaussons" à gorge" qui épouseront la forme des sabots et les réchaufferont.
La lampe "monte et baisse "a été descendue bas. Un supplément de lumière pour la
mère de famille ; elle a glissé un œuf en porcelaine dans la chaussette à raccommoder. Finette la petite chienne de berger somnole à ses pieds, elle fait provision de chaleur avant de terminer la nuit dans le foin de la grange.
Un journal déployé protège la toile cirée de la grande table. La gouache pourrait déborder des albums à colorier - cadeaux de Noël des deux enfants de la maison - malgré leur application. Ils sont en pyjamas en pilou douillet et ont droit à une tranche de veillée (on est mercredi, il n'y a pas école demain !)
À travers sa grille, la grosse cuisinière (unique point de chauffage de la maison) envoie par intervalles de pétillantes gerbes d'étincelles, ce qui n'émeut pas la bouilloire qui zonzonne sur sa platine.

Presque vingt heures, vite, régler l'antenne de la TSF pour découvrir sur Radio Luxembourg
les péripéties quotidiennes de "la famille Duraton" ! Puis Sottens, la Radio-suisse proposera une pièce de théâtre. On la suivra en croquant de petites pommes rouges allongées, les "museaux de
chiens."
Un bol d'infusion de tilleul miellé et les enfants vont dormir. Les grands, quels veinards, ont la permission de suivre une pièce de théâtre.
C'est une soirée hivernale toute simple, à la campagne, dans les années cinquante.
Traduction du Bariau du cotchi
"C'est la barrière du jardin où on trouvait tout pour nourrir la famille. C'était du bio, vous pouvez me croire!
Les poules aimaient bien venir tout y réduire à néant. Elles arrivaient à pénétrer malgré le double grillage, c'était des rusées!
Il fallait doubler de tôle les portes des soues pour qu'elles résistent aux assauts des cochons. De vrais sangliers quand ils voulaient être libérés."
Traduction de La maison de lune
Savez vous ce qu'est une "Maison de Lune" ?
Autrefois,celui qui n'avait pas de toit pour abriter sa famille pouvait construire, en une nuit, une modeste maison sur un terrain non cultivé. appartenant à la commune. Il ne fallait pas perdre de temps en brouettant les briques et les tuiles.
Au lever du soleil, si la fumée s'échappait de la cheminée, la maison de lune appartenait à celui qui l'avait construite; il pouvait y loger sa famille, sans se soucier de plan d'urbanisme...
Traduction des gaudes
LES GAUDES.
A peine a-t-elle entendu cocoricoter le gallinacé du Justin, que l'Eugénie est tombée du lit. Hier soir, comme disaient les anciens, il y avait des signes qui ne trompent pas : "Nuages pommelés, femme fardée sont de courte durée." La pluie allait bientôt arriver.
L'Eugénie veut gauler ses noix avant l'averse. On est le quatorze septembre, c'est le moment "À la Sainte Croix, tu dois cueillir tes pommes et gauler tes noix."
Elle a aussi le souci de son repas de midi, elle met mijoter ses gaudes sur la cuisinière et va chercher une grande perche sous son hangar pour secouer le noyer.
Comme elle n'est pas paresseuse, une heure plus tard, elle a une bonne récolte: une grande corbeille de noix !
L'Eugénie en a le tournis, elle est harassée ! Elle a bien gagné le droit de s'asseoir.
Il y a un banc sous sa treille de Noa, près du petit chemin. C'est par là qu'elle voit courir, tout excitée, la Veuve Fouinotte qui crie:
- L'Eugénie, l'Eugénie, vous voyez pas la fumée qui sort de votre porte, vos gaudes brûlent !
L'Eugénie, pourtant assourdie par celle qui se mêle de ce qui ne la regarde pas, n'a pas remué un orteil. Après un moment de silence elle s'est dressée de toute sa hauteur et a répondu très calmement :
- La Fouinotte, les gaudes brûlées, c'est comme ça que je les aime !
Traduction de la Vacherie
La vacherie est un troupeau d'une centaine de têtes de bétail que Le Bouvier, vacher, berger des Communaux, et Mousse son indispensable bon chien, vont faire paître à l'automne dans les prés de la commune.
Les vaches lui sont confiées pour la journée par ceux qui n'ont pas de pré autour de leur maison ou qui n'ont pas le loisir d'aller surveiller leurs bêtes en pâture.
Le Léon, de la Maison des Colombages, avait entendu la corne du berger, il savait que Le Bouvier devait être en ce moment vers l'église, qu'il serait bientôt ici et qu'il n'aimait pas être retardé quand il arrivait avec son troupeau.
" Viens vite p'tiot volot (domestique), détache celles de droite : la Bariolée, la Tachetée, la Noire, la Bilette, moi j' m'en vais désentraver la Rousse, la Rouge, la Brunette, la Cornue, la Lu la Lulu la Lunette" Le Léon en bégayait ! Il piétinait dans le fumier, se prenait les pieds dans un tabouret de traite, il a bien cru qu'il allait tomber dans la bouse !
Il poussa un soupir d'aise :
" C'est fait, c'était juste à temps ! Voilà L' Bouvier qui arrive avec, ouh là... au moins soixante dix vaches."
- Salut-fraternité l' Bouvier! Ça va t'i ? Ça carillonne fort aujourd'hui !
- Salutaré l' Léon. Wat, j' vais faire avec, je vais les emmener racler les éteules, ça fera toujours du profit !
Léon campé en bas de sa cour regarde partir le troupeau long comme un jour sans pain qui se dandine au son des clarines.
" L' Bouvier a bien à faire avec ces génisses, ces vaches et leurs petits veaux énuméra t-il en parlant tout haut, pensif, ; pourtant, il n'est pas costaud depuis qu'il tousse, il fume trop, il a toujours la pipe à la bouche ! On le reconnaît de loin avec son chapeau, sa cape. Il ne quitte jamais ni sa musette, ni sa corne qui pend à son cou. Calé dans ses sabots remplis de paille, aidé de son grand bâton, il arpente d'un large pas tranquille. Il est toujours avec son bon Mousse, qui fait bien son travail de chien de berger, il ne jappe pas, il écoute le Bouvier : waï, waï, waï, Mousse file à droite, brr, brr, brr, Mousse ramène les génisses qui courent en levant le derrière, il comprend tout ça le bon Mousse. Il sait aussi que l'après-midi se termine par le oille, oille, oille du rassemblement. Il va se faufiler à droite, se faufiler à gauche et ramener le troupeau vers le berger. Puis ce sera le retour au village, à la queue leu-leu.
Les clarines résonnent, ça sent bon le lait.
Les unes après les autres, les vaches quittent le troupeau pour rentrer dans leur ferme respectives, guidées par l'instinct.
Alors, le berger et son chien repartent "tous seuls les deux " jusqu'au lendemain.
Un jour, le troupeau est revenu seul guidé par le bon chien Mousse...
Léon se souvient : " Cet après-midi là, au moment des oille,oille,oille, le berger qui s'était allongé, à l'abri d'un buisson, n'a pas bougé... Le bon Mousse a vainement essayé de le faire lever, il lui tournait autour, le reniflait tout en gémissant un peu, rien n'y faisait, le vacher ne bougeait pas...Mousse sentait bien qu'il y avait de la diablerie là-dessous, la grande Roussette s'était mise à mugir en piétinant, le reste du troupeau humait l'air de façon insolite, les pis étaient pleins, ils tiraillaient, les clarines faisaient du tintamarre... Le brave Mousse commençait à tourner autour du troupeau qui ne savait pas bien où il en était. Au bout d'un moment, la grande Roussette a démarré en tête et le reste s'est mis en route pour le retour au village ; ce jour là, les génisses ont oublié de courir comme des affolées la queue en l'air, tout le troupeau filait droit.
"Ce lundi là, je fauchais les épines dans le pré autour de ma maison, j'ai regardé arriver les vaches mais je n'ai pas entendu la corne du berger... Je me suis dit c'est bizarre, oui bien bizarre, qu'est ce qu'il se passe? Je ne vois pas le Bouvier, il n'y a que son chien, bizarre... J'ai couru chercher mon cheval et mon char pour aller voir où était le berger. Il était sous son buisson, de loin j'ai appelé très fort: HÉ LE BERGER ! HÉ LE BOUVIER ! Il ne bougeait pas, j'ai eu peur... J'ai couru vers ces sabots, vers ce chapeau immobiles, et là... ouf ! je me suis mis à rire de soulagement, la cape RONFLAIT! C'est alors que je me suis souvenu: hier soir, c'était le bal du mariage de Marius et sa Zélie, le Bouvier était de la fête (Zélie c'est sa belle-soeur!) il avait dû boire plus que de raison, n'avait pas dormi beaucoup, il cuvait son vin en faisant la sieste! Je l'ai glissé comme j'ai pu sur le char, à ce moment là, qui vois-je arriver ? le bon chien Mousse qui, après avoir ramené le troupeau, revenait vers son maître ! Je lui ai grattouillé la tête pour le rassurer : tout va bien, bon chien, le Bouvier dormait!"
Depuis, le berger fait la sourde oreille quand quelqu'un ironise un peu en racontant cette "aventure"!
- LE LONLON! Qu'est ce que tu fais? Depuis une heure tu es campé là -bas, tu divagues, les veaux attendent leur boire, bouge toi !" La femme de Léon vient de le ramener sur terre.
Il remonte la cour en soupirant : "Être berger, seul avec un bon chien, ça ne doit pas être si mal..."
Traduction pour "les gens"
François a bien imité ceux qui viendront peut-être un jour faire un tour dans le patois de Marie ; vous allez bien les reconnaître, avec leurs surnoms : Le Roux, L'Oeuf, Le Roublard, L'Herboriste, Le Nigaud, Le Ver Luisant, La Couturière, Le Goitreux.