Soleil du 3 juin
Histoires réjouissantes contées par Marie et illustrées par François.
Radio Sottens l'a annoncé - Attendez-vous à avoir du mauvais temps pour la semaine à venir ( Madame Geneviève Tabouis * aurait-elle changé de station -radio et aurait-elle délaissé la politique étrangère pour la météo ?).
Juin, année cinquante ( toujours après JC.), voici venu le temps de la fenaison. Les prévisions de la météo sont suivies avec grand intérêt. A la ferme, tous les bras disponibles sont réquisitionnés, y compris les miens ( qui sont pré-adolescents et n'aiment pas les travaux des champs...)
Mon père le sait - " Faner est la plus jolie chose au monde, c'est batifoler dans les prés avec une fourche et un râteau !" selon Madame de Sévigné, me rappelle-t-il malicieusement !
...Me voilà en rogne ! Si cette Marie de Rabutin, n'était pas rebutée ( j'ai osé !) par les travaux agraires, moi, je le suis! Elle ne devait pas se faire beaucoup d'ampoules en râtelant, alors que je vais m'en sortir, comme tous les ans, avec des mains douloureusement cloquées...
Je propose -je pourrais rester faire la cuisine ou... le ménage?...
Il objecte -on a besoin de tout le monde, c'est la météo qui décide ! Le pré des Bruats, celui des Rameaux et une partie des Norchamps sont mûrs, on les met "en bas" demain, cinq ou six "petits journaux*"...
Bien du batifolage en perspective...
Nous transigeons : serai, le matin au cuisinage, et participerai, l'après-midi, à "la plus jolie chose au monde"! Traduction immédiate : paumes ampoulées, bout du nez pomme d'apité, mollets scarifiés et par taons dardés et muscles courbaturés. Attrayant programme...
Ceux qui ne connaîtraient pas ce sport en pré se rendront vite compte qu'il vaut bien une séance de musculation en salle...
Organigramme de la musculo-fenaison :
A l'aube, atteler à la faucheuse une belle jument comtoise et tourner, tourner autour du pré jusqu'à ce qu'il ne soit plus que rangées d'herbe fauchée," les andains" . La musculation est,ici, pour l'équine !
Dans la matinée, à la fourche, comme on le ferait pour des crêpes, " retourner les andains". ( assouplissement des adducteurs du pouce et des radio- carpiens...)
En début d'après-midi, après une courte sieste ( décontraction...expiration...
Laisser agir le soleil ( s'asseoir à l'ombre et flemmarder: calme musculo-plat ! Ou filer vers le pré suivant pour remettre les deltoïdes en action...)
Avant la rosée du soir, mise " en raies ". On modéle, au râteau, de longs et épais boas d'herbe odorante. Puis, flexion, portation, extension, respiration, qui transforment les boas en une multitude de petits monticules, c'est " la mise en tas" qui permet au foin pré-séché de ne pas trop se réhumidifier pendant la nuit.
Le lendemain, après évaporation de la rosée, à la fourche, éparpiller les tas, à la volée, ( extension, rétraction des bi et triceps et autres...)
En fin de matinée, " faner", soulever l'herbe tout en la retournant. Du grand Art ! ( à vous de jouer biceps, triceps, pronateur, jumeaux, grand fessier et grand oblique abdominal...)
Petite sieste ( décontraction...dormition !)
Post-sieste : râtissage- gros boas... ( tous vos muscles sont échauffés, laissez faire ...)
Dans la foulée, le " ramassage". Le fermier tend d'énormes fourchées de foin à la fermière, juchée sur un char qu'elle met un point d'honneur à équilibrer, à "réussir " ( n'était point considérée comme femme méticuleuse, et s'en trouvait bien honteuse, celle dont le foin se renversait sur le chemin du retour...)
Deltoïdes, splénius du cou, latisimus dorsi ( pour ne citer qu'eux ) sont en alerte rouge...
Les râteleurs s'activent. Ils récupèrent l'herbe fanée oubliée dans les contours du pré, pas question de le gâcher. Ce sera la précieuse pitance d'hiver pour les vaches, chevaux, moutons et autres lapins.
Impossible ici de citer tous les muscles qui se démênent pour que la récolte soit rentrée avant l'orage...
Il convient de noter l'intérêt du tendon de l'extenseur digital, indispensable pour chasser mouches et taons harceleurs.
" La plus jolie chose au monde..." prend fin quand les ridelles du dernier char s'ornent d' un gros bouquet de fleurs des champs.
Ne pensez pas en avoir terminé pour autant! Fin août, les réjouissances reprennent avec les " regains", deuxième coupe moins importante en volume que la précédente mais tout aussi précieuse.
Bonne occasion d'activer petits et grands zigomatiques, risorius et... j'en passe, au cours du repas champêtre du " Tue-chien*" qui clôt la rentrée des récoltes fourragères.
Alors, prêts à sacrifier vos séances de muscu au profit de " la plus belle chose au monde "?...
*1- Geneviève Tabouis 1892-1985 : Historienne, journaliste en politique étrangère qui sévissait, dans les années cinquante et bien au-delà, sur les ondes de Radio-Luxembourg. Ses chroniques débutaient souvent par ces mots "Attendez-vous à savoir, dans les semaines à venir..."
*2-Un "journal" correspond à une surface pouvant être fauchée, en une journée à la faux ( 33 ares environ.)
*3-" Tue-chien", rassurez-vous, aucun chien n'était tué...Les regains se terminent en principe fin août, moment où pousse le colchique ( vénéneux, rappelons-le ) que l'on nomme "tue-chien " en langage paysan et "tieu-chin" in patouais !
-Ciel pommelé, femme fardée
Sont de courte durée.
-Cié poum'lé, fone mistifrisée
Y deur' point tout çen...
-Le temps du trois juin, sera le temps qu'il fera jusqu'à fin juin.
-R'gaidj' ben l'timps du trouais, t' l' èrâ jusqu'à la fin du mouais.
-Pas de rosée au matin, pluie pour demain...( aujourd'hui, c'est lundi au soleil...)
-Point d' rosiâ l' mètin, la pieug' è pou d'min...( auj'deu, y'a in brav'soulè ! )
-Le coucou ramène le temps doux. (Youpi, il a chanté ce matin !)
-Quan l' kuku kukut' (on croirait du Johnny ) y va fér' ben bon !
-Pentecôte, fraisotte ! ( hummm,les gourmands vont se régaler ! Vas faire un tour dans ton jardin, les plus mûres sont près de la cabirote !...)
Pentecôte, frésotte ! T'èrâs vouair' din tan cotchi, ill san bales ruges surtout c'tes veu la cabirote !
J'seu èn' j'ment d'aveu san ptiot polin.
An fè mériène din d' la boun'arbe. Y'a du soulè. An è t'y point heureux ?
Y deur' point... Tout par in coup, v'là t'y pâs que "quéquion " arr'v' dans le ptiot ch'min...
Qui s'qui pourro ben étre ? In chaissou ? In margalou qu'en voudro à man poulinou? In maufèsant ? In argonié ? Dites- me vouair'...
J'su maulaise, j'è un pcho po...
Y s'èppruche...
Ah ben, y va mi-e ! Y'è ène fone... Te m' dirâs qu' dè coups, t'peux avouair' dè margalouses, dè argalouses (mém' dè chaissouses), ape atou dè maufèsantes... t'crairô point ?
C'ta, ill vint d' queudre dè jeannettes (oui, oui! rupture de stock chez les marguerites...) Ill è de c'tè qu'causant è vèches, è abres, è mouchillons, è ch'vaux, è champs d'bi-é, è varquos... dè qu' rêvant, qu' font point pô, quouais ...
Pou li montrer qu'ill pouvot lonji ma souèture, j'y ai fè in "tac de l'u-y-lle ", ill ètô bin l'aise. Ill a dit qu'j'èto balle ape mon ptiot pilotis atou... Pouquouais don pilotis? Son niom, y'è Poulinou...
Ah...Dè coups, y è maulaisi d'comprendre c'tè humains qu' causant dans l'eureille dè ch'vaux...Encor' pi-e, quan y è èn' fone qu'ètô v'ni è merguerites ape qu's'en r'torne d'aveu dè jeannettes... Là t'y comprends pieu ran...Brrrouuu !
Brou-Pchhhh !
J'en soupire d'aise.
En poulichette attendrie je contemple cette suédine rousse sur quatre frêles pilotis qui dort contre mon flanc, mon poulinou de quatre jours.
Notre bien-être est moquetté d'herbe tiède de soleil.
Soudain, un élément-vertical qui arpente le chemin de terre m'alerte.
Elément-vertical neutre ou hostile ?
Prudence, debout Poulinou ! Cale- toi derrière moi.
Fixons ce bipède. Impressionnons cet intrus. Dardons les oreilles en fers de lances.
Tiendrait-il une corde? Dardons.
Viendrait-il nous enlever?Dardons!
Sa corde n'est que pétales de marguerites, en bouquet. Dardons pourtant.
D'un pas tonique, l'élément-marguerité godillotte les ornières. Dardons toujours.
Il stoppe à notre hauteur et monologue...belle...petit... joli... pas peur...Dardons juste encore un peu.
Dans sa voix de l'humain, du cordial, du féminin. Amollissons le dardage...
Le bipède fleuri semble impressionné...
Soyons bonne joueuse, gratifions-le d'un compréhensif "tac-de-l'oeil"*, en guise de laisser-passer.
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* Avez-vous déjà eu droit à ce "tac de l'oeil"? Feue ma minette m'offrait cette mimique, d'un seul oeil cligné, lorsqu'ensemble nous parlions chat.
E'm'fè tant d'crasses que j'va point en causi, è s'ro ben trop fièr...
Ape çan ique y camprindrô point l'patouais, y'è èn' Technologie ...t'me comprends...
E s'ra moins fièrot si j'le rempièche pou mon dâ que brote lè taupiniéres, ou ben pou dè motons qu' brot'ront mè poumiers...
Qu' m'en m'an sotchi ? Dis-me don ?...
T'âs bin raison ! ... D'AVEU DU GODRON !
J'va point l'dir' trôp fô, j'va m'fér' écharper pou c'tè qu'le soulè é yeute gaigne-pain ape pou lè pôv'gins qu'in été inondés, tous c'tè là, j'en dis ran, an dè lè respecter...
Què c'qui è l' beau timps ? Y è renque in cié tout bieu ap'in soulè au mouètan. Qu'men que t'dirô èn'u su l'piat aveu un bi-an qu'è bieu, y é tout ! Vô é t'y vu in cié d' pieuge ? E -t-y pas pi-e beau aveu sè gros nuèges ? Nan ?
Ape, quand y fè trop d'soulè, qu'êque vô fié ? Vô correz en d'dans, vô caichi sô l'avrio à l'ombre, y'è bin la pouène qui fiè bon...
Quan la beuria arr've, vô mettez des snow-boots- de-pieuge pou point vô gaugi, ape èn'vi-lle roullièr' in touèl'ciria, vô crainte point la borbe, vô peute patroïlli din lè gouillats ape claironner:
"J'éme la pieuge quan ill fè du tamborniau su man pépin!"