Fenaison
Radio Sottens l'a annoncé - Attendez-vous à avoir du mauvais temps pour la semaine à venir ( Madame Geneviève Tabouis * aurait-elle changé de station -radio et aurait-elle délaissé la politique étrangère pour la météo ?).
Juin, année cinquante ( toujours après JC.), voici venu le temps de la fenaison. Les prévisions de la météo sont suivies avec grand intérêt. A la ferme, tous les bras disponibles sont réquisitionnés, y compris les miens ( qui sont pré-adolescents et n'aiment pas les travaux des champs...)
Mon père le sait - " Faner est la plus jolie chose au monde, c'est batifoler dans les prés avec une fourche et un râteau !" selon Madame de Sévigné, me rappelle-t-il malicieusement !
...Me voilà en rogne ! Si cette Marie de Rabutin, n'était pas rebutée ( j'ai osé !) par les travaux agraires, moi, je le suis! Elle ne devait pas se faire beaucoup d'ampoules en râtelant, alors que je vais m'en sortir, comme tous les ans, avec des mains douloureusement cloquées...
Je propose -je pourrais rester faire la cuisine ou... le ménage?...
Il objecte -on a besoin de tout le monde, c'est la météo qui décide ! Le pré des Bruats, celui des Rameaux et une partie des Norchamps sont mûrs, on les met "en bas" demain, cinq ou six "petits journaux*"...
Bien du batifolage en perspective...
Nous transigeons : serai, le matin au cuisinage, et participerai, l'après-midi, à "la plus jolie chose au monde"! Traduction immédiate : paumes ampoulées, bout du nez pomme d'apité, mollets scarifiés et par taons dardés et muscles courbaturés. Attrayant programme...
Ceux qui ne connaîtraient pas ce sport en pré se rendront vite compte qu'il vaut bien une séance de musculation en salle...
Organigramme de la musculo-fenaison :
A l'aube, atteler à la faucheuse une belle jument comtoise et tourner, tourner autour du pré jusqu'à ce qu'il ne soit plus que rangées d'herbe fauchée," les andains" . La musculation est,ici, pour l'équine !
Dans la matinée, à la fourche, comme on le ferait pour des crêpes, " retourner les andains". ( assouplissement des adducteurs du pouce et des radio- carpiens...)
En début d'après-midi, après une courte sieste ( décontraction...expiration...
Laisser agir le soleil ( s'asseoir à l'ombre et flemmarder: calme musculo-plat ! Ou filer vers le pré suivant pour remettre les deltoïdes en action...)
Avant la rosée du soir, mise " en raies ". On modéle, au râteau, de longs et épais boas d'herbe odorante. Puis, flexion, portation, extension, respiration, qui transforment les boas en une multitude de petits monticules, c'est " la mise en tas" qui permet au foin pré-séché de ne pas trop se réhumidifier pendant la nuit.
Le lendemain, après évaporation de la rosée, à la fourche, éparpiller les tas, à la volée, ( extension, rétraction des bi et triceps et autres...)
En fin de matinée, " faner", soulever l'herbe tout en la retournant. Du grand Art ! ( à vous de jouer biceps, triceps, pronateur, jumeaux, grand fessier et grand oblique abdominal...)
Petite sieste ( décontraction...dormition !)
Post-sieste : râtissage- gros boas... ( tous vos muscles sont échauffés, laissez faire ...)
Dans la foulée, le " ramassage". Le fermier tend d'énormes fourchées de foin à la fermière, juchée sur un char qu'elle met un point d'honneur à équilibrer, à "réussir " ( n'était point considérée comme femme méticuleuse, et s'en trouvait bien honteuse, celle dont le foin se renversait sur le chemin du retour...)
Deltoïdes, splénius du cou, latisimus dorsi ( pour ne citer qu'eux ) sont en alerte rouge...
Les râteleurs s'activent. Ils récupèrent l'herbe fanée oubliée dans les contours du pré, pas question de le gâcher. Ce sera la précieuse pitance d'hiver pour les vaches, chevaux, moutons et autres lapins.
Impossible ici de citer tous les muscles qui se démênent pour que la récolte soit rentrée avant l'orage...
Il convient de noter l'intérêt du tendon de l'extenseur digital, indispensable pour chasser mouches et taons harceleurs.
" La plus jolie chose au monde..." prend fin quand les ridelles du dernier char s'ornent d' un gros bouquet de fleurs des champs.
Ne pensez pas en avoir terminé pour autant! Fin août, les réjouissances reprennent avec les " regains", deuxième coupe moins importante en volume que la précédente mais tout aussi précieuse.
Bonne occasion d'activer petits et grands zigomatiques, risorius et... j'en passe, au cours du repas champêtre du " Tue-chien*" qui clôt la rentrée des récoltes fourragères.
Alors, prêts à sacrifier vos séances de muscu au profit de " la plus belle chose au monde "?...
*1- Geneviève Tabouis 1892-1985 : Historienne, journaliste en politique étrangère qui sévissait, dans les années cinquante et bien au-delà, sur les ondes de Radio-Luxembourg. Ses chroniques débutaient souvent par ces mots "Attendez-vous à savoir, dans les semaines à venir..."
*2-Un "journal" correspond à une surface pouvant être fauchée, en une journée à la faux ( 33 ares environ.)
*3-" Tue-chien", rassurez-vous, aucun chien n'était tué...Les regains se terminent en principe fin août, moment où pousse le colchique ( vénéneux, rappelons-le ) que l'on nomme "tue-chien " en langage paysan et "tieu-chin" in patouais !
Les enfants de chœur marchent en tête. Coupe au bol récente, surplités de dentelles blanches, juponnés d'écarlate, cramponnés, l'un à la croix, le second au seau d'argent et son goupillon eau-bénité et le troisième, thuriféraire d'un jour, tout fiérot dans son nuage d'encens.
Le curé vient ensuite en vêture d'enfant de chœur taille XXL, soutané et barretté de laine noire quadri-cornue, missel noir en mains, il latinise. Derrière lui, tanguent les bannières brandies haut par les journaliers, humbles et pauvres travailleurs mis à l'honneur en cette procession des Rogations. (Belle journée pour eux qui ne possédent pas de terres et s'éreintent au service des paysans-propriétaires. Ils ont reçu de leurs employeurs une belle provision de lard salé, qui va améliorer leurs maigres soupes et le jeudi de l'Ascension, ils seront, suprême honneur, invités à leur table.)

Trois façades en planches de guinguois, rapiécées selon l'humeur du bâtisseur.



Parce qu'il dormait...
Y' èto in brave coummèrce! Y révouaillot l'instruisou qu'èto fin in coulère ape qu' punissot daveu dè lignes dècrits. Y'èto prou mô fè pou lè pchtiniots qu'savin point ècri...J'cougnais ène pchète fillotte prou gentite, qu'avo ren révoluchné , mais qu'avo pô du dremou, y faillo qu'ill fiè dè lignes. Ill a pris s'n'ardouaise nouaire ape sin dou-bieu dècimétre( d'la vêche que rit), ape ill a trèci, trèci, trèci dè rouaies...puisqu'ill savo point ècri...
Elle en a quatre. Le compte est vite fait. Une gauche et une droite, fines, d'un délicat ivoire, douces comme du velours. Puis une droite et une gauche emboîtantes, résistantes, antidérapantes et d'une décourageante couleur marronnasse. 

-Hue Mulette ! En avant ! Vient-il d'intimer !