Sept heures 'au clock'

Publié le par François & Marie

Sept heures "au clock " 

Donc, cinq heures au soleil.

D' un pas semi-élastique, je crapahute dans le chemin pierreux de la côte des vignes. Hou, là, ça grimpe !

Oui, c'est le destin d'une côte...Marche...

J'ai salué un amas de gros champignons blancs étalés à l'ombre du vieux frêne. Ah ? des Charolaises... Exit les Montbéliardes... ? Tu cogiteras plus tard sur le pourquoi de la mutation ; après tout les Charolaises sont des Montbéliardes qui veulent jouer aux rosés des prés. Marche...

portailjpg.jpgPas une once de rosée, signe de changement de temps. Le maïs aurait besoin d'eau, il commence à corder (1). Et moi, il faudrait m'encorder...Cette côte est redoutable.

Oui, mais c'est en mettant un pied devant l'autre qu'on avance. Marche... Au bout de la vigne là-haut, ça brille... Moi qui croyais être seule à battre la campagne à l'aube au clock, j'ai de la concurrence. Marche...

Une carapace et quatre roues. Oui, on appelle ça une auto. Marche... Des numéros à éternuer, sûrement des Hollandais. Regarde mieux, en bas à droite, ah oui, il faut des lunettes ! Ce tout petit 39, c'est un indigène du cru !

Le téméraire ! Il a osé risquer ses chromes et son chic gris métallisé dans ce "chemin montant, sablonneux, malaisé et de tous les côtés au soleil exposé" (merci Monsieur de La Fontaine !). J' aperçois le phaéton des six chevaux à injection directe (mazette, quelle Technologie !)

Expéditif, il arpente, sans vraiment leur prêter attention, les rangées de cette vigne qui fût celle de mon grand père. Agité, il téléphone d'une oreille en gesticulant des explications inutiles à son invisible interlocuteur.

Déguisé sobrement d'un tee-shirt rouge, enshorté de bleu-canard, casquetté de jaune citron (désastreuse retombée du passage récent du Tour vélocipédique ... ), embasketté de coussins d'air ; s'il n'effraie pas le mildiou, il peut jouer à merveille le répulsif à volatiles gourmands de grappes prometteuses.

Peu concerné, il ne frôle aucune feuille, ne goûte à aucun grain, n'a pas un regard pour les vieux ceps. Pressé, il court à sa limousine et file vers d'autres urgences qui peuvent sans doute attendre, dérangeant la poussière dans un asphyxiant sillage...

March...STOOOOP la petite voix ! Je fais une pause. Tu vois cette vieille croix de pierre, rongée par les ans, informe et vert-de-grisée de lichen, j'ai joué à la marchande à ses pieds. J'étais petite, j'accompagnais mon grand-père qui venait visiter son lopin de Seibel. Dans mes souvenirs... Paisiblement, la vieille mule dételée d'un char sans immatriculation, broute à l'ombre des grands chênes. Tranquillement, son maître, dos courbé, chapeauté de paille, ensaboté, prend des nouvelles de la future récolte en parlant aux vieux ceps. Il a roulé les manches de sa chemise jusques aux coudes. Il relève un sarment, arrache des chardons, soulève une grappe, en observe les grains. Hoche la tête. Il vérifie, en passant, la dureté des pêches de vigne riquiqui dont il ne profite jamais, elles plaisent aux maraudeurs... Il extirpe une ficelle de sa large ceinture de flanelle et emprisonne les buissons d'osiers exubérants qui limitent les rangées de vigne et lui servent de liens.

Le socle chaud de la croix est recouvert de cailloux et de fleurs des prés, censés représenter une table dressée, lorsqu'il me rejoint. Il me fait un clin d'oeil, et sort de la musette en grosse toile marron les tartines du goûter. Suprême honneur, je partage avec lui dans une timbale en aluminium rapportée des tranchées, le vin largement coupé d'eau qui glougloute du litre à étoiles emmailloté d'un journal humide. Aujourd'hui... Disparus le monologueur attentif et sa capricieuse Mulette (2)... Abattus les vieux chênes. Volatilisés les pêches rouge sang, les osiers taillés à l' Eustache et le char à ridelles... Reste la croix. Je vais comme autrefois déposer à ses pieds un bouquet de colchiques. Euh.?..Marche ?

Oui, march...Facile à dire, un, puis deux, puis trois quads pétaradants occupent d'autorité l'espace déambulable, avec la ferme intention d' éliminer tout élément gênant leur bruyante progression. Dans un sursaut d' Humanité, ils m'épargnent. Sans doute m'ont- ils prise pour une espèce protégée, celle de marcheuse dans les petits chemins qui montent, cailloutent et... font germer les souvenirs...

1* Corder : quand le maïs manque d'eau, ses longues feuilles s'enroulent sur elles-mêmes, telles des cordes tendues vers le ciel, implorant la pluie. 2* Voir "La Mulette."

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MARIE 09/10/2010 12:53



Ouf, merci d'écrire en Français Marijo, c' est reposant !


 



Marijo 07/10/2010 23:06



Bon bin tant pis, je me lance à mettre un commentaire en français, comprenne qui voudra .... Quel talent vous avez. Quelque soit le genre d'histoire que vous écriviez vous arrivez toujours à
me capter, me passionner, m'épater. Beau talent de narratrice chère Marie. Parfois dans vos histoires je retrouve une part de mon passé. BISES;



MARIE 17/09/2010 10:06



Eh bin, i m'fè bin pièsi que t'seu v'ni causi ique, GAG !  Qu' m'en t' dis, an é pi-e chu souai...


Y t' counniè bin lè brinches, faudra bin qu'in je j' rècont' qu' m'en te t'ètot pris pou Berlioz din l' Concorde !


J' t'embresse bin , Mensieur d' Plaisance.



Mossieur de Plaisance 16/09/2010 23:50



y me r'ssemble bien cougnaitre c'tendrait , ben sur que j'ain fait les mnanges mains j'su pas sur d'avouair potié la bouille, j'eto trop botro main j'avo pas de talonettes pou compenser!! c'ment
c'snabot que crait ête le nombri du monde.


an allot gadier lès vaiches juste à couté de c'te vigne , y èto ben pratique pou grappilli les noa, pouzin, seibel ape d'autes que j'ain ubiés.


Je r'passos tous c'tès je en bagageant mon bou (mès brainches) , l'endrait a ben chaingi aveu le r' membrement qu'a tout rasé lès bauchons ape  c'tè vaiches ètrangères  à chu no ,
bianches-crème ape c'tauriau pas aimabe , j'airo pieu me proumouner è mêmes endraits.


Bref an s'y r'trouve pieu.  Nostalgie......


Bises à la Marie.



MARIE 16/09/2010 16:31



" point " à la place de " pont ".



MARIE 16/09/2010 16:30



Vôs ptchiètes crouais viant pont s'ouvri, Mensieur du Tsé, doummège...Merci d'étr' v'ni.


Il me reste en mémoire le raisin 7053 qui devait être une variété de Seibel.



le pays du tse 16/09/2010 15:59



Seibel; que de souvenirs.Mon grand père en avo  quéques pis u miyeu du noah; y en tsomo pu guère quand y arrivo u treuillou pramou qu'ôl éto méyou qu'le noah. A pas eubyi non pu, le pouzin,
le bacot pi l'oberlin.


Dze volo ari mète eune ch'tite photo des boqués dzaunes du "lotier" p'la Mulète, ma y é pas possib.ye.






MARIE 16/09/2010 15:31



Jacqueline de Plaisance, y m'fâis piou piaisi qu' vô seillée v' nie dans c' ta vigne dè Bruats. Vô vouèrez d'aveu Mensieû de Plaisance, el a bin cougnu c' tu coin, è y'a m' nanji pi-e d'un coup,
è potjo p' t'étre mém' la bouille, j' crè bin. Causi li z'en vouèr' ! J' vô r'loche bin lè qètr' juas !



Jacqueline de Plaisance 16/09/2010 14:37



Choc des générations, choc des cultures.... avec une telle poésie !  et un petit brin de nostalgie. BRAVO Marie



MARIE 14/09/2010 22:21



Amusante coïncidence, mon grand père se prénommait également Léon...Ils avaient sans doute l'un comme l'autre, le même ressenti de la vie. Merci d'être venu vous balader dans mon chemin des
vignes, Monsieur O de V.



Olivier de Vaux 14/09/2010 21:31



Merci pour la balade, j'ai bien aimé ; ainsi j'ai pu retourner dans la vigne de mon grand père Léon, aujourd'hui c'est un petit bois de sapins. Il y avait aussi les pêches de vigne, à la chair
rouge et au goût inimitable, les osiers, le litron enveloppé de papier journal humide et quasiment tout le reste, les sabots, la ceinture de flanelle. Mon grand père était un sage ayant su se
contenter du peu qu'il avait ; je ne l'ai jamais entendu se plaindre et bien qu'il soit mort depuis un demi-siècle, il est toujours présent.